Samedi matin, le téléphone me tire hors du sommeil. L'employé de chronopost
ayant vu que je n'étais pas chez moi me demande s'il peut laisser ma valise
chez ma voisine. Je le maudis et lui souhaite le bonjour de la part de mon mal
de tête avant d'accepter sa proposition. Ma valise a déjà une semaine de
retard, c'est bien suffisant. Dimanche soir, de retour chez moi, je me décide
donc d'aller rechercher ma valise chez la voisine. Depuis que je suis arrivé,
je n'ai pas le souvenir de l'avoir croisée.
La sonnette laisse échapper des sons calqués sur ceux du carillon de big
ben. Le kitch de la mélodie m'amuse. La vieille femme m'ouvre avec un sourire.
Elle me propose d'entrer quelques instants, la politesse m'oblige à accepter.
Elle fait taire les chiens qui jappent au loin, m'invite à m'assoir sur une
chaise de cuisine. C'est une vielle cuisine, les peintures sont jaunies et
certainement gorgées de plombs, le carrelage est blanchâtre, les éléments
dépareillés. Je distingue le tic-tac désynchronisés de plusieurs horloges. La
scène, le décor, tout à ce moment là n'est que clichés. Elle me propose une
bière que j'accepte, elle la pose avec un verre sur la nappe sale et s'assied à
coté de moi avant d'engager une conversation faite de banalités. J'ai
l'impression de vivre un mélange de strip-tease et de chacun
cherche son chat. Le pittoresque de la situation suffit à la rendre
agréable. Moi qui n'avais jusque là jamais compris que les réalisateurs puisse
affirmer que leur reportage ne contenaient aucun sarcasme, je réalise alors.
Alors que la situation pourrait virer au comique vu de l'extérieur, je la vis
comme quelque chose de touchant.
Une heure après, alors que nous discutions de la magnifique année à fruits
que l'on traverse, je décide qu'il est temps de partir. J'attends poliment le
prochain silence pour prendre congé. Quand je me lève, elle me dit que,
maintenant, je sais à qui m'adresser si j'ai besoin de quelque chose. La
proposition sonne presque comme une supplique. Je la remercie et rentre enfin
chez moi. J'ai vécu une heure à coté de mon monde, le dépaysement était plus
grand en face de chez moi qu'il y a une dizaine de jours, de l'autre coté de
l'océan.